Tribune – Le petit risque est un grand risque

La santé vient de faire irruption dans le débat pour l’élection présidentielle – c’est bien sûr une bonne surprise. Toutefois, les propositions se focalisent d’emblée sur les moyens et l’idée du « petit risque » émerge.
Parler de « petit risque » est un grand risque pour tout candidat à la présidentielle tant le sujet de la protection sociale est essentiel pour la population.
Le « petit risque », une logique aussi inopérante qu’injuste
La notion de « petit risque » se traduit par le fait de réserver les efforts de la solidarité à la prise en charge des soins de ceux qui sont les plus gravement malades.
Dans le contexte de déficit actuel, on pourrait être amené à penser que consacrer l’effort des remboursements et prises en charge sur les ALD (affections longues durée) est judicieux. Il se trouve que les critères qui définissent les ALD sont suffisamment souples pour que cette catégorie représente aujourd’hui 60 % des dépenses de santé de notre pays et bientôt 80%.
Le « petit risque », lui, recouvre les autres soins.
Pourtant, définir les pathologies qui en relèvent, si ce n’est au travers de ce qu’on appelle parfois la « bobologie », n’est pas possible.
D’autant que le « petit risque » n’existe pas dans les faits.
Le petit risque est-il si petit ?
C’est dans l’intérêt du système de santé et des malades que de prendre en charge le plus tôt possible les troubles infectieux ou traumatologiques, les maladies qui vont devenir chroniques comme le diabète ou l’asthme, etc.
Prenons l’exemple du diabète, maladie en explosion qui coûte 17 milliards par an et progresse d’un milliard chaque année. Cette seule maladie par ses complications cardiovasculaires et autres grève les dépenses de santé.
Deuxième exemple, celui de l’hypertension artérielle. Retirée de la liste des ALD, l’hypertension artérielle n’est qu’un facteur de risque mais sa maitrise et son équilibre permettent de ne pas basculer dans les complications cardiovasculaires, rénales, etc. Equilibrer la tension artérielle c’est éviter ou retarder les complications coûteuses.
La prise en charge des premiers actes et des premiers traumatismes est essentielle pour lutter contre le développement des maladies chroniques.
De plus, force est de constater qu’utiliser la notion de coût pour construire la régulation des dépenses de santé n’est ni juste socialement ni intéressant économiquement, ni opérant. Le « petit risque » rappelle l’ancêtre des ALD (affections de longue durée –maladies prises en charge en totalité par la sécurité sociale-) qu’étaient les SLC, soins longs et coûteux, où, à partir d’une certaine somme de dépenses, le remboursement passait à 100%. Ce système illogique était synonyme de prime aux plus dispendieux et la porte ouverte aux abus. Il a été abandonné et remplacé par les ALD (affections de longue durée) qui répondent à des critères médicaux précis –dans les faits, peu vérifiés-.
Economie, accès aux soins, désorganisation, prime aux moins bons : autant d’enjeux pour faire mieux
Pour autant, le déficit de l’assurance maladie, le vieillissement de la population et l’épidémie des maladies chroniques, conduisent tous à la nécessité d’une politique responsable qui garantisse notamment l’accès aux innovations thérapeutiques.
Avec le plus haut niveau de dépenses de santé du monde pour un système solidaire (c’est-à-dire financé par les cotisations et impôts de toute la population), nous devrions être en mesure de faire mieux.
Mieux qu’aujourd’hui où des pans entiers de besoins de santé échappent aux prises en charge : les soins dentaires, optiques et auditifs en particulier.
Mieux qu’aujourd’hui où des études récentes montrent la dégradation des prises en charge et l’augmentation du reste à charge des malades alors même que chacun d’entre nous a déjà financé ses soins par ses impôts et cotisations sociales.
Mieux qu’aujourd’hui où l’essentiel des entrées dans la dépendance des personnes âgées -coûteuse en soins et en souffrance- provient des chutes, de la iatrogénie ou de la dénutrition.
Mieux qu’aujourd’hui où la désorganisation de notre système de santé permet aux moins responsables de sa cacher derrière la multiplication des actes et des examens peu utiles et de gagner beaucoup plus que ceux qui font des efforts de réflexion ou de pédagogie.
Le courage d’oser une autre approche
Tous les sondages montrent que les français sont attachés à la sécurité sociale. Et cet attachement transcende les opinions politiques. Les candidats à l’élection présidentielle doivent le prendre en compte et le respecter s’ils veulent espérer le soutien des électeurs.
D’autant qu’une autre approche est possible :
1/ Appliquer les recommandations de bonnes pratiques du traitement (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui) ;
2/ Rendre possible les coopérations entre médecins généralistes, infirmières, pharmaciens, biologistes, etc. où chacun doit voir son rôle reconnu et valorisé. Il faut pour cela contractualiser avec les professionnels du soin primaire volontaires et mobilisés. Les coopérations entre professionnels de santé doivent éviter qu’on aboutisse, par exemple, à des hospitalisations pour équilibrer un traitement ou introduire un traitement par l’insuline à un diabétique ;
3/ Faire primer les besoins du malade : qu’ils recouvrent un besoin de soin ou de soutien social. C’est sur la réponse structurée à ce besoin que doivent se construire les régulations. En y répondant par la gradation des soins, on évite les gaspillages et redondances que nous connaissons aujourd’hui et on garantit l’égalité d’accès aux soins.
4/ Abandonner la notion de « petit risque » au profit d’un « risque santé général » qui prend en compte la globalité des besoins des patients.
Ce « risque santé » est pris en charge pour l’essentiel par les médecins généralistes, les pharmaciens et les infirmières. Les activités de ces professionnels du soin primaire représentent près de 90% des volumes de soins.

La logique du « petit risque » est socialement injuste, médicalement infondée et dangereuse pour la santé. Une prise en charge structurée et réellement évaluée des principales maladies permet de garantir la prise en charge par la sécurité sociale et un haut niveau de qualité et de sécurité des soins.
Il faudra, pour y aboutir, mêler bon sens et courage. Le débat pour les élections présidentielles est l’occasion de bousculer les citadelles qui empêchent les évolutions nécessaires depuis des décennies.

 l’Association Soins Coordonnés
12 décembre 2016

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