Soins coordonnés pose trois questions à … Yves Charpak

Trois questions à … Yves Charpak

Médecin de santé publique et épidémiologiste

 

Monsieur Charpak, est l’auteur, en collaboration avec Marc Danzon (médecin psychiatre et de santé publique), d’un ouvrage sur la place de notre santé dans l’arène politique mondiale. 

Soins Coordonnés a souhaité lui faire parler de son livre à travers trois questions.

 

1)      Selon vous, quels sont aujourd’hui les grands enjeux auxquels le monde de la santé fait face ?

 

Les grands enjeux qui font le quotidien des citoyens se limitent souvent aux soins, à leur accès plus ou moins facile et chaotique, à la qualité des relations avec les professionnels et les remises en cause fréquentes de leurs compétences, à leur prise en charge financière, à la tension forte entre les coûts de l’innovation ininterrompue et la pression économique « de crise », au déficit des grands organismes payeurs, aux errements fréquents voire au désintéressement des gouvernants vis a vis du système de santé. Le principal enjeu pour les citoyens est de comprendre de quoi parle-t-on et vers quoi les experts et décideurs qui parlent à leur place les entraînent. Un enjeu pour les professionnels de la santé est d’aider les citoyens en ce sens, à condition de bien comprendre eux-mêmes ce qui se passe au delà de leurs propres enjeux personnels à court terme.

 

Un autre enjeu majeur est celui des menaces brutales, émergentes ou ré-émergentes, qui font ressurgir les grandes craintes des siècles précédents : les nouveaux virus ou microorganismes, les mutations de ceux qu’on connaît déjà et qui paraissaient maîtrisés, les catastrophes environnementales ou industrielles, etc.  Les systèmes de santé déjà débordés et parfois obsolètes pour les problèmes de tous les jours sont alors clairement peu préparés et fragiles pour répondre à de nouveaux enjeux dont la pression est chaque jour plus forte et perturbatrice pour les organisations et les budgets en place.

 

Enfin, nos sociétés et leurs composantes variées sont elles-mêmes naturellement créatrices de risques majeurs pour la santé, par les expositions des citoyens à des pollutions diverses non choisies (pesticides, chimie, air, eau…) et par des contraintes et incitations pour des modes de vie porteurs potentiels de risques sanitaires ou de mauvaise santé (alimentation, tabac, alcool, drogues, vitesse etc…).

 

Les professionnels du soin et les systèmes de santé sont alors peu outillés pour faire face et prévenir ces enjeux situés en dehors de leur champ naturel d’intervention, au delà de leur cœur de métier ou pour lesquels il faut qu’ils se confrontent à d’autres acteurs au moins aussi légitimes qu’eux. Ils peuvent  informer, dépister des troubles précoces ou encore « se battre » pour faire entendre la voix de la santé dans la conduite des activités sociétales concernées. Encore faut-il qu’ils aient conscience des enjeux de santé sous-jacents.

 

2)      Quelles sont les spécificités françaises par rapport aux politiques mondiales?

 

La France a surement été un pionnier, avec quelques autres, dans la construction d’un système de protection sociale et de solidarité pour les soins des malades. Elle a investi dans des institutions et dans leur financement souvent plus que d’autres pays, créant un véritable avantage pour notre système de soins. C’est moins vrai pour les autres enjeux de santé, et la France a longtemps été réticente à prévenir les maladies (la prévention, parent pauvre de l’assurance maladie) et les accidents (de la route, par exemple). Aujourd’hui encore, nous sommes champions des soins aigus, mais moins performants que d’autres pour réduire la mortalité prématurée ou pour les soins de suite et de réadaptation.

Chaque pays a son histoire des institutions et donc chaque système de santé s’est construit dans le temps autour de spécificités historiques locales ou nationales. Mais il y a dans les pays développés, et surtout en Europe, une véritable convergence, en particulier des valeurs, dont nous ne sommes par propriétaires, comme la solidarité, la recherche d’équité, la couverture maladie universelle quelle que soit sa forme et ses institutions porteuses, le soutien aux plus démunis, etc . Mais il y a convergence aussi des montants des dépenses consacrées à la santé, avec des écarts surtout sur les répartitions par champs de la santé.

 

Par contre la France a une caractéristique malheureuse, dans un monde de plus en plus petit et interactif, c’est celle d’être le plus prompt à expliquer doctement que nous sommes tellement spécifiques que ça justifie de ne pas travailler avec les autres ou de s’y intéresser, car bien entendu meilleurs : nous condescendons éventuellement à leur montrer la voie… il ne leur reste qu’à nous imiter.

Le propos est volontairement caricatural, mais il explique que nos représentants à l’international, plus souvent que la plupart des pays aujourd’hui, considèrent parfois encore que travailler dans une autre langue pour collaborer est une insulte faite à notre pays… ou encore qu’être un simple participant à une collaboration et pas un leader de projet n’est pas digne de nous. Notre vraie spécificité est alors d’être souvent absent des groupes de travail internationaux, y compris ceux où se décident des politiques qui s’imposent à nous ensuite, comme l’Union Européenne. Quitte à critiquer a posteriori des régulations construites sans nous mais par politique de la chaise vide.

 

3)      Quelles solutions sont à préconiser pour faire face aux défis qui nous attendent? 

 

Introduire du débat, ne pas avoir peur de la converse, de la remise en cause des modèles préexistants, ne pas s’enfermer dans des causes perdues… Débat et controverses ne sont pas obligatoirement synonymes de conflits. Travailler ensemble à des solutions est essentiel.

Par exemple, le dialogue des professionnels de santé entre eux (pas seulement les médecins, pas seulement les soignants…), quel que soit leur statut et mode d’exercice est la condition première pour retrouver une place « à la manœuvre ». Ce dialogue doit accompagner la société dans des choix qui ne peuvent plus être ceux des seuls experts (nommés ou autoproclamés) ou des décideurs administratifs ou politiques qu’ils influencent.

 

Aller voir ce qui se passe ailleurs, dans d’autres pays, même lointains, est toujours une bonne chose. Par exemple regarder comment fonctionne une cellule de soins primaires au Brésil ou en Catalogne peut être très vivifiant.

 

S’engager à suivre ce qui se passe dans les instances internationales peut servir aussi à faire pression chez nous en rappelant à nos gouvernants que les engagements qu’ils prennent pour bien paraitre les rendent responsables de leur mise en œuvre « au pays ».

 

Enfin pour finir, l’exemplarité en matière d’influence des choix pour une bonne santé est à réfléchir : un professionnel de santé qui fume, c’est son droit, mais pas celui de renoncer alors à conseiller ses patients, à montrer du doigt des pratiques marketing scandaleuses des industriels du secteur vis a vis des jeunes, ou encore fumer ostensiblement devant ses patients est autre chose. Liberté individuelle mais responsabilité professionnelle collective ?
 
BIOGRAPHIE
 
Médecin Remplaçant en Médecine Générale puis en Santé Publique, chercheur en épidémiologie clinique au sein d’une équipe Inserm et Universitaire, et conseiller du directeur, Marc Danzon au  bureau régional de l’OMS pour l’Europe à Copenhague, Yves Charpak a multiplié ses expériences dans le domaine de la santé et nous livre ses idées à travers son livre Notre santé dans l’arène politique mondiale. 

Ces responsabilités l’ont amené, entre autre, à réaliser des analyses stratégiques des politiques de santé au niveau international, ainsi qu’à évaluer leur mise en œuvre et leur pertinence scientifique (evidence-base). Il a aussi participé aux relations institutionnelles avec le siège de l’OMS à Genève, avec d’autres organisations internationales et avec les gouvernements de la région.

Aujourd’hui il est vice-président de la Société Française de Santé Publique (SFSP) et membre du Haut Conseil pour l’Avenir de l’Assurance Maladie (HCAAM). Membre du « governing board » de EUPHA ( European Public Health Association). Il participe aussi au comité d’orientation sectoriel santé d’Expertise France.

Il est auteur de nombreux articles scientifiques et d’information, dans des journaux médicaux et de santé publique, en France et dans le monde.

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