Quand les professionnels s’organisent – visite de la CPTS Essonne/Seine-et-Marne

Dans le cadre de notre travail sur les déserts médicaux (www.vaincrelesdesertsmedicaux.com), nous sommes allés rencontrer le principal artisan et pétillant copilote d’une CPTS d’Ile de France, dont le siège est à Corbeil-Essonnes (dans le 91), Damien Nicolini. Petit compte-rendu de notre rencontre.

 

La maison

 
MSPAllees1De prime abord, on découvre une maison de santé au joli nom « Les Allées » – la topographie explique pourquoi mais quelques grammes de poésie ne peuvent pas nuire quand on ne sait pas. Vaste de 850 m² et flambant neuve (inaugurée en septembre 2014), elle est équipée de 22 cabinets, 5 salles d’attente
dotées d’écrans diffusant informations et messages de santé, une salle d’échographie et de préparation à la naissance, des salles de réunions ou de conférence, un espace de repos pour les professionnels, un espace pour animer l’éducation thérapeutique des patients etc. Un véritable paradis pour les patients comme pour les professionnels de santé – un lieu de santé agréable, clair et adapté.
La maison de santé des Allées de Corbeil-Essonnes n’est pas seulement un endroit où les 37 professionnels de santé* qui y travaillent accueillent 210 000 patients par an, c’est aussi, et peut-être surtout, une dynamique à l’œuvre. Voire même l’élaboration d’un véritable système territorial de santé. Une ambition que ne renierait sans doute pas Damien Nicolini.
* infirmiers libéraux, masseurs-kinésithérapeutes, médecins, sage-femmes etc.

 

Au-delà des murs

 
Car concomitamment à la MSP, et bien avant que les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) ne soient créées par la Loi de Modernisation de notre système de santé de janvier 2016 pour regrouper des professionnels de santé libéraux autour d’un territoire et d’un projet commun,  Damien Nicolini et ses confrères avaient créé en mai 2013 une association loi 1901 intitulée « Espace Vie »  qui rassemble aujourd’hui près de 300 professionnels sur tout l’Ouest de l’Essonne et la Seine-et-Marne, adhérents par simple bulletin.
L’association regroupe aujourd’hui huit maisons de santé ou équipes de soins primaires partageant un même cahier des charges, des protocoles pluriprofessionnels de prise en charge (ex.: prise en charge coordonnée du patient insuffisant cardiaque), ainsi que le tronc commun d’un projet de santé. D’autres actions peuvent être proposées par les professionnels qui le souhaitent en insistant sur le volontariat et la valorisation de l’initiative de chacun une fois l’esprit de l’équipe intégré. Pour n’oublier personne, l’hôpital est lui aussi membre associé d’Espace Vie. Et un comité des usagers est régulièrement consulté, mais surtout, une logique de parcours est dessinée.

EspaceVie

 

Espace Vie s’est également associée à SOS Médecins 91 pour créer en décembre 2016 une plateforme de coordination des soins (PCSP) organisant la coordination et la permanence des soins.
Et nous en venons-là à ce qui a motivé notre visite : les CPTS.
Pour Damien Nicolini, l’adaptation de la forme d’Espace Vie aux CPTS était une évidence. Non seulement pour renforcer son existence légale, notamment vis-à-vis de l’hôpital dont les CPTS ont vocation à être les interlocuteurs privilégiés, mais aussi pour donner corps à un système de santé en mouvement que la pluriprofessionnalité vient nourrir sur le terrain, c’est-à-dire au plus près des besoins des patients.

Petit à petit, Espace Vie a fait tomber les obstacles jalonnant le chemin de la pluriprofessionnalité, faisant mentir ceux pour qui une telle rénovation du système de santé serait trop lourde à mettre en place, trop compliquée, trop administrative.

 

L’imagination à l’oeuvre

 

+ Un outil simple et efficace pour organiser la coordination des soins

 
Si l’outil ne fait pas la coordination, celle-ci nécessite de pouvoir compter sur un bon outil. Qu’à cela ne tienne, la plateforme de coordination des soins d’Espace Vie s’est dotée d’un numéro unique rattaché à un centre de régulation des appels, qui permet de couvrir l’ensemble du territoire de l’association 7j/7 grâce aux professionnels de santé volontaires (médecins généralistes, infirmiers, sages-femmes, et masseurs-kinésithérapeutes spécialisés dans la kinésithérapie respiratoire).
Cela permet, par exemple, aux sages-femmes de prendre part au projet de périnatalité qui intervient 7j/7 sur plus de 120 communes en lien avec la maternité de l’hôpital Sud Francilien, de la clinique des Mousseau et bientôt de l’hôpital de Villeneuve st George.
application2Une application mobile a créée à la faveur du projet porté par Espace Vie, permet de prévenir chaque professionnel de santé concerné du besoin d’un patient par un mécanisme d’alerte simplifié apparaissant sur l’écran d’accueil de leur téléphone portable ou tablette une fois l’application installée et lancée.
Le professionnel disponible le plus rapidement décide de prendre en charge la demande ou non. Il dispose alors de l’historique du patient grâce aux informations intégrées par qui de droit sur l’application.

+ S’affranchir des règles

 
MSPL’intérêt du projet porté par ces professionnels de santé réside pour beaucoup dans leur liberté d’action et de ton. Le cadre proposé par l’ARS est trop contraignant ? Qu’à cela ne tienne, les professionnels de santé n’ont pas absolument besoin des institutions a priori. Les outils habituellement utilisés par les professionnels de santé en situation de coordination des soins ne correspondent pas aux besoins ?
Il en sera créé un nouveau. L’action d’Espace Vie ne recueille pas le soutien de l’ensemble des parties prenantes du territoire ? Qu’importe, chacun est libre d’aller et de venir. La maison de santé ne permet pas de satisfaire tous les besoins ? Une autre forme de coordination verra le jour.

 

Agir sur la base du volontariat

 
D’une grande souplesse, la logique d’Espace Vie se nourrit du volontariat des professionnels à l’image de l’engagement total de son créateur et animateur qui a mis de côté son propre exercice d’infirmier libéral pour répondre aux besoins des différentes cellules de l’organisation.
Mis à part quelques CPOM (contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens) dédiés à des actions ponctuelles, les actions de coordination des professionnels ne sont pas rémunérées. Si, bien sûr, c’est une espérance (en même temps qu’une nécessité) pour le futur, la rémunération n’est pas centrale dans le système actuel où chaque professionnel trouve son compte avec des patients fidélisés et mieux soignés. En parallèle, la place de chaque professionnel en tant qu’acteur de santé est réaffirmée en même temps que celle des prestataires à celle qui doit être la leur.
La maison de santé quant à elle permet de rémunérer une coordinatrice par les NMR (Nouveaux Modes de Rémunération) obtenus. Que cette dernière consacre la plus grande partie de son temps à répondre aux demandes de la CPAM dans le cadre des NMR, est aussi insatisfaisant que peu étonnant. Mais les structures corrélées sont suffisamment foisonnantes pour que cela ne soit pas un problème signifiant.  Le centre d’appel est quant à lui rémunéré par les cotisations (modestes) des adhérents tandis que l’application Entr’actes coûte moins d’un euro par installation, grâce à la confiance et la conviction du développeur.
En somme, les professionnels du territoire se sont lancés sans attendre qu’on fasse pour eux ou qu’on ne les adoube.

 

Réfléchir en termes de besoin et non de cadres pré-établis

 

 

PCSPLa souplesse et la géométrie variable du projet constituent son autre atout. Des structures multiples s’imbriquent pour servir des objectifs différents et complémentaires:

– une société interprofessionnelle de soins ambulatoires (SISA) permettant de recevoir des financements publics pour faire vivre la MSP (qui salarie la coordinatrice),
– l’association Espace-vie pour interagir avec les établissements de santé voisins,
– une plateforme de coordination des soins primaires (PCSP), devenue elle aussi association entre Espace Vie et SOS Médecins 91, pour organiser la coordination.

Le projet de santé est lui paradoxalement à l’image d’un meuble de pharmacie à l’ancienne, composé de multiples tiroirs et étages : un tronc commun généraliste sur la coordination et des sous-catégories selon les besoins du territoire.

Le territoire lui-même n’a pas vocation à être défini parce qu’il doit rester souple pour répondre à chaque nouveau besoin. D’autant qu’en cas d’hospitalisation, les patients du département peuvent recourir à trois GHT différents.

 

 

Lorsque les règles qui ont été fixées a priori entravent la dynamique à l’œuvre, les professionnels d’Essonne et de Seine-et-Marne s’en affranchissent pour leur plus grande réussite et celle du système de santé dans son ensemble. Un peu comme si, en somme, les professionnels de santé reprenaient leurs droits de libéraux, d’entrepreneurs au service de la santé des patients de l’ensemble du territoire.

 

Pour en savoir plus, contactez-nous (contact[at]soinscoordonnes.fr).

 

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