#Interview

“Le rôle du biologiste dans le dépistage et la prévention est sous-utilisé”

Biologiste médical à Bourges, Francis Guinard est également président de l’URPS Biologistes Centre Val-de-Loire et trésorier-adjoint du Syndicat des Biologistes (SDB). Il nous livre la vision de son métier et ses attentes.

Que recouvre la notion de biologiste « médical » ?

Le biologiste médical, pharmacien ou médecin, est le professionnel de santé qui assure la réalisation des examens de biologie, du prélèvement jusqu’au rendu des résultats. Il doit en assumer l’entière responsabilité.

  • Il contrôle que le prélèvement de l’échantillon ait été effectué selon les règles permettant d’en permettre l’analyse la plus fiable.
  • Il doit en réaliser l’analyse avec une obligation de moyens et de résultats, en sélectionnant les techniques les mieux appropriées pour obtenir les résultats les plus fiables.
  • Il a l’obligation d’établir un compte-rendu des résultats des examens demandés à l’attention du patient et du prescripteur.
  • Il est tenu d’interpréter les résultats en fonction des éléments cliniques dont il dispose.
  • Il peut modifier la prescription soit à son initiative (pour certaines recherches) soit après avoir contacté le prescripteur.

La biologie médicale a fait l’objet de réformes récentes (2010,2013). Quelles sont selon-vous les évolutions marquantes du métier de biologiste médical au cours de la dernière décennie?

Suite à la loi du 30 mai 2013 réformant la biologie médicale dite loi Ballereau, qui avait été précédée par l’ordonnance du 13 janvier 2010, les deux évolutions importantes de ces dernières années ont été l’accréditation obligatoire et la concentration du secteur.

Tous les laboratoires devront être accrédités à 100 % au 1er novembre 2020. L’organisme accréditeur obligatoire est le COFRAC. Les procédures sont lourdes ; cette démarche est chronophage et d’un coût élevé. Elle a obligé tous les laboratoires à viser l’excellence.

Corrélativement, le nombre de laboratoires est passé en une dizaine d’années de 4200 à un peu plus de 500 avec pratiquement un nombre équivalent de sites de prélèvement à ce qu’il était avant 2010. On parle, maintenant, de laboratoires multi-sites. Dans les faits, les structures, des SEL, sont composées d’un ou deux plateaux techniques auxquels sont agrégés plusieurs sites périphériques où ne sont effectués que des prélèvements.

On peut remarquer que l’enveloppe globale du budget consacré par l’assurance-maladie à la biologie a très peu évolué depuis la mise en place de la réforme (environ + 0,25 % par an) malgré un nombre croissant d’examens, une population vieillissante et une augmentation de la démographie.

Il faut citer les progrès technologiques constants, malgré les contraintes de la nomenclature, dans tous les domaines, et principalement en microbiologie et génétique.

L’informatique des laboratoires a, également, connue une évolution remarquable permettant le tiers-payant généralisé, la communication des résultats en temps réel dès leur validation, la constitution de bases de données importantes, malheureusement sous-exploitées, la validation des examens à distance, le traçage de la réalisation de tous les examens, de la demande au rendu…

La biologie médicale occupe-t-elle sa juste place dans le système de santé selon vous ? La coordination avec les autres professions de santé de ville est-elle au cœur de son activité ?

La biologie intervient dans 60 à 70 % des diagnostics. Et, pourtant, le biologiste est peu connu des patients, comme de certains professionnels de santé. La faute aux biologistes…peut-être ! Le biologiste reste souvent dans son laboratoire en « évitant » le contact avec le patient ou les prescripteurs. Il y est parfois contraint , il faut bien le dire, par la lourdeur de l’accréditation.

Les biologistes doivent s’imposer comme des acteurs incontournables du diagnostic, aux côtés des médecins qu’ils doivent aider à cibler les examens le mieux indiqués pour telle ou telle pathologie pour une efficience optimale des soins.

Le rôle du biologiste dans le dépistage et la prévention est sous-utilisé. Pourtant, si le biologiste était intégré dans nombre d’actions préventives (maladies chroniques comme le diabète ou l’IRC, cancers, maladies cardio-vasculaires…), le patient bénéficierait d’une prise en charge plus rapide avec une amélioration de sa qualité de vie, et un coût moindre pour l’assurance-maladie.

La coordination avec les autres professions de santé entre petit à petit dans les pratiques quotidiennes. La loi HPST avec la création des URPS a eu un rôle facilitateur, comme la création récente des CPTS, dans lesquelles les biologistes ont su prendre leur place. Ils y participent et sont en première ligne pour l’accès aux soins non programmés, le permanence des soins et la prévention.

A quelles difficultés majeures êtes-vous confrontés au quotidien ?

Le biologiste peut être quotidiennement confronté à des problèmes propres à l’exercice de sa profession comme le mauvais fonctionnement d’un automate, un problème informatique, une non-conformité sur un prélèvement ou une difficulté pour joindre un médecin ou une infirmière, la préparation du prochain audit du COFRAC, la gestion de la qualité (validations de méthodes, métrologie, audits diverses, rédaction des procédures…)

Et, il peut être confronté à n’importe quel problème affectant une entreprise : absence non prévue d’une collaboratrice (ou d’un collaborateur), panne ou accident d’un véhicule de collecte des échantillons, ….

En définitive, les deux points les plus chronophages et les plus anxiogènes sont l’accréditation, avec toutes ses obligations, et la gestion du personnel.

A quoi ressembleront les biologistes médicaux de demain ?

Cela dépendra des options retenues par les tutelles. En bref, la biologie médicale sera-t-elle industrialisée ou restera-t-elle libérale et indépendante ? Le biologiste restera-t-il indépendant ou deviendra-t-il un simple exécutant ? Les règles prudentielles de la loi de 2013 seront-elles maintenues en l’état ?

Plus de 50% des structures sont déjà détenues par des financiers, et force est de constater que le rôle du biologiste n’est pas le même que celui qu’il peut avoir dans les structures indépendantes c’est-à-dire détenues par des biologistes associés.

Soit le biologiste aura l’entière maîtrise de son outil de travail, soit il sera la caution réglementaire d’un financier.

Les syndicats de notre profession veulent renforcer la médicalisation de la biologie; le biologiste pourrait être amené à conduire des consultations, à prescrire certains actes, à rédiger les prescriptions en accord avec le clinicien ou à les modifier de sa propre initiative.

Il faudrait séparer l’indemnisation de l’acte technique (dosages) de la rémunération de la prestation intellectuelle du biologiste. Le biologiste pourrait, ainsi, s’affranchir de la gestion financière de son laboratoire, et de la tutelle des financiers, pour se consacrer à plein temps à son patient et à l’organisation des soins avec les autres professionnels de santé.

Quoi qu’il en soit, comme toute discipline scientifique, les examens accessibles seront de plus en plus complexes et leurs indications ciblées ; leur bon usage sera du ressort du biologiste. Il aura un rôle affirmé de conseil auprès des prescripteurs. Il pourrait s’investir dans le dépistage et la prévention (maladies chroniques, cancer colo-rectal, cancer du col de l’utérus, désordres métaboliques, vieillissement, maladies infectieuses…).

Bientôt, la biologie permettra de repérer des cellules malignes circulantes, des marqueurs précoces de certaines pathologies ou une infection débutante dont le germe responsable sera identifié en quelques heures.

Par contre, la biologie de ville courante échappera sans doute au biologiste du fait de la miniaturisation des automates et de la baisse du coût des dosages. Les home-tests seront plus fiables, plus nombreux et plus accessibles.

La biologie évoluera dans les trente prochaines années comme elle a évolué dans les trente dernières.