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Agir pour la santé des femmes

Par Eléonore Bleuzen, Sage-Femme, Conseillère CESER Pays de la Loire pour la Fédération des Associations Générales Etudiantes (FAGE), ancienne présidente de l’Association Nationale des Etudiant-es Sages-Femmes (ANESF)

Selon l’INSEE, naître de sexe féminin en 2017 est synonyme d’une espérance de vie plus longue en France que naitre de sexe masculin (85,3 ans pour les femmes contre 79,5 ans pour les hommes), mais dans quelles conditions ?

En effet, si l’on parle d’espérance de vie en bonne santé, alors l’écart se resserre : elle est de 64,9 ans pour les femmes et de 62,6 ans pour les hommes. Ceci s’explique à la fois par des facteurs biologiques prédisposant ou non à certaines maladies mais également, et malheureusement, par des codes sociaux distinctifs entre le genre masculin et féminin. Par exemple, s’il y a quelques années le postulat d’être protégée des maladies cardio-vasculaires par des hormones spécifiques au sexe féminin était avéré, les évolutions comportementales le rendent obsolète : les maladies cardio-vasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes jeunes. Cet exemple traduit l’influence des codes sociaux sur la prise en charge médicale liée au genre, ne permettant pas de diagnostiquer assez rapidement ce type de maladie chez les femmes et créant ainsi des inégalités de soins.

Cette relation étroite entre la condition des femmes dans la société et sa santé est d’autant plus marquée en ce qui concerne sa santé génésique[1]. Si à l’image de « maitresse de maison accomplie » et « mère de famille modèle » , se substitue progressivement  celle d’une personne indépendante, professionnellement épanouie et libre de ses choix, les femmes sont encore trop souvent perçues comme  objet de fantasme et de plaisir.

La légalisation de l’accès à la contraception en 1967 et de l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) en 1975 ont été des évolutions indispensables afin de permettre à une femme de disposer librement de son corps et ainsi dissocier sexualité et maternité. Cependant, le nombre d’IVG est en stagnation depuis 2002 et concerne aujourd’hui majoritairement des femmes sous moyen contraceptif, questionnant profondément le choix éclairé et adapté de la contraception. Là encore, les codes sociaux ont influencé la prise en charge médicale créant et imposant un schéma contraceptif tout au long de la vie d’une femme sans prendre en compte suffisamment ses conditions de vie et ses envies.

Heureusement, les pratiques professionnelles quant au choix contraceptif tendent à évoluer et s’apparentent maintenant plus régulièrement à une information éclairée plutôt qu’une prescription médicale imposée. L’instauration de la consultation de contraception et prévention (CCP) chez la jeune fille de 15 à 18 ans est, à ce titre, une initiative qui peut être saluée. Elle n’est qu’un premier pas vers une politique réellement ambitieuse sur la santé génésique des femmes. Par son caractère non obligatoire, ne faisant pas non plus l’objet d’une incitation par courrier a minima, cet entretien laissera de côté, une fois de plus, les personnes les plus démunies et les moins informées. Le cadre de cette consultation reste par ailleurs uniquement axé sur une simple information des moyens de contraception disponibles et la prévention liée aux infections sexuellement transmissibles (IST), laissant de côté de nombreux aspects de la santé sexuelle des jeunes filles.

Comment choisir une contraception quand son anatomie et le mécanisme hormonal de son corps ne sont pas connus ? Comment choisir une contraception quand son intimité est inexplorée ou faussement représentée par la pornographie ?  Comment choisir une contraception quand le seul objectif est celui d’éviter une grossesse sans aborder le vécu de la sexualité ?

Malgré les enseignements biologiques lors du parcours éducatif ou les séances d’éducation à la vie affective et sexuelle, rendues obligatoires mais en pratique peu effectuées, le constat est affligeant. Beaucoup trop de jeunes filles et de femmes ne se sont pas appropriées leur corps, les espaces de dialogue restant rares et la sexualité féminine trop peu considérée voire tabou dans la société. Ce constat est partagé par de nombreux professionnel.le.s de santé lors de la prise en charge médicale des femmes. Il est d’autant plus marqué qu’on s’aperçoit que la prise de conscience des femmes intervient tardivement,  notamment lors de la grossesse et au cours de la rééducation du périnée en post-partum, où la transformation du corps les conscientise  à leur anatomie, le fonctionnement de leur corps, leur intimité et parfois même leur plaisir sexuel.

C’est par ailleurs, au travers des maux considérés comme « normaux » dans la vie d’une femme que les discriminations sévissent, tant ils ne font pas ou peu l’objet d’écoute attentive, d’informations, d’explications ou parfois d’explorations supplémentaires. Le diagnostic d’endométriose, par des dysménorrhées ou dyspareunies, est l’un des nombreux exemples marquants de ce manque de considération envers la parole des femmes et leur santé.

Le parcours de santé d’une femme, quels que soient son âge, son histoire et sa situation sociale doit se composer à la fois d’une éducation tout au long de la vie, d’une prévention efficace contre les risques définis comme importants en terme de santé publique mais également et surtout se définir au travers de ses besoins en favorisant ainsi son bien-être. La déconstruction des codes sociaux et une meilleure considération des femmes dans la société sont également des enjeux majeurs pouvant réduire les inégalités de soins entre les genres.

S’intéresser à la santé des femmes est un enjeu déterminant de santé publique, mais c’est au final simplement les considérer, enfin, socialement et physiquement.

Le 7 mars 2019

[1]  Définition de la santé génésique

« Par santé en matière de reproduction, on entend le bien-être général, tant physique que mental et social, de la personne humaine, pour tout ce qui concerne l’appareil génital, ses fonctions et son fonctionnement et non pas seulement l’absence de maladies ou d’infirmités. Cela suppose donc qu’une personne peut mener une vie sexuelle satisfaisante en toute sécurité, qu’elle est capable de procréer et libre de le faire aussi souvent ou aussi peu souvent qu’elle le désire. Cette dernière condition implique qu’hommes et femmes ont le droit d’être informés et d’utiliser la méthode de planification familiale de leur choix, ainsi que d’autres méthodes de leur choix de régulation des naissances qui ne soient pas contraires à la loi, méthodes qui doivent être sûres, efficaces, et acceptables, ainsi que le droit d’accéder à des services de santé qui permettent aux femmes de mener à bien grossesse et accouchement et donnent aux couples toutes les chances d’avoir un enfant en bonne santé. Il faut donc entendre par services de santé  en matière de reproduction l’ensemble des méthodes, techniques et services qui contribuent à la santé et au bien-être en matière de procréation en prévenant et résolvant les problèmes qui peuvent se poser dans ce domaine. On entend également par cette expression la santé en matière de sexualité qui vise à améliorer la qualité de la vie et des relations interpersonnelles, et non à se borner à dispenser conseils et soins relatifs à la procréation et aux maladies sexuellement transmissibles. »

Rapport du Secrétariat de l’OMS sur la Santé génésique , avril 2004